Comment entrer en décroissance ?

Questionnements, pensées entrecroisées et autres réflexions.

Mais pourquoi suis-je donc entré en décroissance ?

Fatigué, si fatigué d’être spectateur de cette incroyable farce. Pire que la colère, c’est une rage infinie qui s’est emparée de moi. Sans arrêt, la même interrogation parcourant mon esprit : comment est-ce possible?  Va-t-on un jour  prendre la véritable mesure des choses ? Pourquoi suis-je empli d’un tel pessimisme ?

Forcé de constater que le monde est souffrant, malade comme jamais  auparavant. Attaqué de toutes parts par une armée, une légion de microbes, de bactéries. Un terrible virus  dévore la terre de l’intérieur. L’idée n’est pas de sombrer dans le catastrophisme, mais pourtant….Le monde me fait l’effet d’une gigantesque plaie béante. Une plaie qui ne cicatrise pas. Bien au contraire, elle s’infecte, elle gangraine de partout. C’est un système digestif ayant cessé de fonctionner. Oui c’est cela, la terre ne parvient plus à nous digérer.

Faire la liste de tous les maux dont souffre la planète serait bien trop fastidieux, et ce n’est pas l’objectif de ce texte…

Ce qui me plonge dans un immense désarroi, c’est cette inertie nous caractérisant si bien nous, les humains. Cette tendance à se voiler la face, à s’auto-anesthésier. Les problèmes sont  pourtant bien réels. Ils n’ont jamais été aussi omniprésents qu’aujourd’hui. Il faut être coupé de la société (et encore) pour ne pas en avoir conscience.

Plusieurs réactions sont alors possibles face à ces évidences :

-Celle qui consiste à nier : « c’est faux ! Les choses ne vont pas aussi mal, ce sont les médias, les activistes, les écologistes qui exagèrent. Tous ces éco-gestes, relèvent du dogme ».

-Ceux qui partent du principe que tout est fichu, que les dés sont jetés, alors à quoi bon ?

-Ceux qui se donnent bonne conscience en triant leurs ordures, en fermant le robinet quand ils se brossent les dents. Ils n’auront pourtant aucune espèce d’hésitation à se jeter sur le dernier produit Apple, voire s’enraciner 3 jours avant devant la boutique pour faire partie des premiers à croquer la pomme.

-Puis il y a ceux qui ont décidé d’ouvrir les yeux. Et je peux vous garantir que lorsqu’on les a ouvert pour de bon, il n’est alors plus possible de faire machine arrière. C’est une révélation. Bon sang mais c’est bien sûr !! Eurêka !!

Cette prise de conscience a été à la fois lente et brutale dans mon cas. Brutale, car je me suis d’abord senti triste, désemparé, impuissant, pas très éloigné d’ailleurs de cette idée que les dés étaient jetés, que finalement, la seule chose encore en mon pouvoir, était de rendre l’existence de mes proches et la mienne la moins désagréable possible. Considérant ainsi que lorsque les vrais problèmes feront surface, nous aurons déjà quitté ce monde.

J’avais tout faux, car les vrais problèmes sont déjà bien présents et se font sentir chaque jour davantage. Mon égoïsme de petit occidental gâté m’empêchait d’envisager la chose dans son entièreté.

C’est en ce sens que la prise de conscience a été lente. Je n’ai pas encore la prétention d’en avoir saisi toutes les nuances. Le chemin que j’ai emprunté est long, parsemé d’embûches.

J’ai finalement réfléchi sur la manière dont je souhaitais réellement impulser le changement. Comment allais-je donc mener ma petite révolution interne ? Et quand je dis « petite », j’emploie un euphémisme, car cela n’a rien de petit. C’est un véritable bouleversement. C’est un peu comme tomber amoureux. Je suis littéralement « tombé en décroissance »…

J’ai bien sûr d’abord envisagé d’autres pistes, moins radicales, plus pondérées. Mais rapidement cela m’est apparu comme une évidence. Aux grands maux les grands remèdes. La terre est terriblement malade, alors à quoi bon se contenter de lui appliquer des pansements ca et là ? C’est d’une opération à cœur ouvert dont elle a besoin…

De même que nous autres terriens, ne sommes pas très en forme pour avoir sombré aussi aveuglément dans de tels abysses. Alors soignons-nous par la même occasion !

Alors comment, et par quelles actions simples on peut adopter un style de vie plus décroissant ?

Il  semble d’abord essentiel de faire une petite piqûre de rappel concernant le concept même de décroissance. En voici donc une définition :

La décroissance est un ensemble d’idées soutenues par certains mouvements anti-productivistes, anti-consuméristes et écologistes. Ils rejettent l’objectif, en tant que tel, du maintien d’un taux de croissance économique positif ; certains prônent même une réduction contrôlée de l’activité économique, ce qui correspond à un taux négatif. Le terme est parfois complété par des adjectifs tels que « décroissance soutenable » ou « décroissance conviviale ». Une autre appellation, plus récente, est « objection de croissance ».

Le point de vue des défenseurs du développement durable, ou développement soutenable, s’oppose à celui des objecteurs de croissance, également appelés « décroissants » dans la presse, car il ne remet pas en question l’idéal de croissance. Les partisans de la décroissance contestent en effet l’idée d’un développement économique infini : selon eux, le taux de production et de consommation ne peut pas être durablement accru ni même maintenu, dans la mesure où la création de richesse mesurée par les indicateurs économiques comme le PIB correspond à une destruction du capital naturel et que ce dernier est épuisable.

Les objecteurs de croissance prônent au plan individuel la démarche dite de simplicité volontaire et, au plan global, une relocalisation des activités économiques afin de réduire l’empreinte écologique et les dépenses énergétiques.

http://fr.wikipedia.org/wiki/D%C3%A9croissance_(%C3%A9conomie).

NB : Wikipedia n’est pas une bible. On peut même assez fréquemment douter de cette source, mais dans ce cas précis, la définition a le mérite d’être claire et concise. Pour celles et eux qui souhaiteraient approfondir, vous pouvez  cliquer sur le lien ci-dessus.

Il y a différents degrés d’investissement dans la décroissance :

– Comme Paul Ariès le décrit si bien, il existe ceux qui  veulent être « plus cathares que les Cathares », les décroissants avant l’heure, « ceux qui jouent à plus décroissant que moi tu meurs ». Ne leur jetons pas la pierre pour autant. Leur action a du sens, du moins pour eux et s’ils sont ainsi parvenus à donner de la contenance à leur vie, qui sommes nous pour les juger? Là où le bât blesse, c’est qu’ils peuvent donner du grain à moudre aux détracteurs de la décroissance. Ils s’en donnent alors à cœur joie pour nous dresser la caricature grotesque du retour à l’âge de pierre, d’une vie rudimentaire dans une cabane au fond des bois et j’en passe. Je ne reviendrai pas sur ce thème, m’étant en partie chargé de le démonter antérieurement dans un autre article.

-Il y a aussi ceux que l’on pourrait nommer les « bobos de la décroissance ». Ils font leurs achats via le commerce équitable (ce qui n’est pas une mauvaise chose en soi), ils consomment des produits bio en oubliant de se poser la vraie question : d’où viennent ces produits ? Ils votent  Mélanchon ou pire encore le PS, arborent le T-shirt du Che et se pavannent dans les soirées underground parisiennes. Ils consomment effroyablement toute l’année et se rachètent une conscience de temps à autre signant une pétition, ou manifestant dans la rue pour la paix dans le monde tout en se se photographiant à grands coups d’I phone 5 et publiant de suite leurs exploits sur Facebook. La décroissance deviendrait presque une mode branchée.

-Le Décroissant qui m’intéresse davantage est plus discret. Il n’a pas la prétention d’avoir tout compris. Bien au contraire, il doute constamment. Il tente de s’interroger en profondeur sur ses actions et leurs implications. Il milite éventuellement, mais surtout, il se positionne en tant qu’être à part entière de ce monde cherchant à y apporter les solutions  étant à sa portée. Il évolue dans sa pensée, s’appuie sur ses erreurs pour prendre un nouveau départ. Il proteste, émet des coups de gueule, se trompe puis recommence. Mais surtout, il aime profondément la nature, déteste l’injustice, il est amant du « buen vivir ». C’est un bon vivant, dans tous les sens les plus nobles du terme. Il se soucie des gens. Il s’en soucie d’ailleurs à tel point qu’il refuse que son style de vie puisse générer des inégalités. Le décroissant a enfin compris que croître infiniment dans un monde fini est tout bonnement et simplement absurde.

Alors comment entrer en décroissance ?

D’abord, ne pas culpabiliser et surtout, ne pas culpabiliser les autres. Un discours culpabilisateur n’a jamais permis de convaincre qui que ce soit !

Ensuite, il s’agit d’avantage d’un cheminement  intérieur.  Puiser au fond de soi et ainsi parvenir à discerner ce qui est juste de ce qui l’est moins. Ne pas rester sur des acquis et renouveller sans cesse ses sources d’informations. Il faut pouvoir transmettre ses idées sans pour autant pratiquer le bourrage de crâne. Il reste enfin à mener des actions concrètes, d’abord personnelles, puis dans la mesure du possible, sur son lieu de vie, dans son quartier, dans sa ville…

Pour rendre la chose plus palpable, je vais maintenant tenter d’expliquer comment j’essaie chaque jour de vivre ma décroissance.

Il est vrai que je suis confronté à une difficulté de taille ; celle de mon lieu de vie. J’habite à Guadalajara au Mexique, depuis 8 ans déjà. Si les principes de décroissance peinent à trouver une place dans les chaumières en France, je vous laisse imaginer à quel point la chose est ardue ici dans ma terre d’adoption. Le Mexique se tourne chaque fois davantage vers un hypercapitalisme, un hyperconsumérisme tout à fait significatifs des pays émergents. L’idée de croissance du PIB est totalement ancrée dans les esprits, ce qui peut s’entrevoir assez aisément dans un pays ayant pendant si longtemps  manqué de tout et  manquant encore cruellement de tant de choses aujourd’hui. Les grandes villes se développent tandis que dans les campagnes, les familles peinent à se nourrir convenablement. Pas seulement dans les campagnes d’ailleurs. Beaucoup de quartiers, dans les zones urbaines souffrent d’une très grande précarité. Guadalajara, deuxième pôle économique du Mexique en incarne l’exemple parfait.

Mais je m’égare du sujet. Dans quelle mesure je me considère « objecteur de croissance » ?

D’abord, une prise de décisions simples mais drastiques. Séparé depuis déjà plusieurs mois du téléphone portable, j’en ai fait de même avec la télévision. Faire disparaître la télé n’est pas un gros effort en soi. Elle nous abreuve quotidiennement d’imbécilités et nous lave le cerveau.

Nous tentons, ma femme, mes enfants et moi de mesurer les implications de chacun de nos gestes, chacune de nos actions : en terme de dépenses énergétiques, d’utilisation de l’eau, mais aussi de consommation de biens et services d’une manière générale.

Ce que nous avons le plus remis en question, est notre alimentation : moins de viande, des produits locaux autant que possible, s’ils sont biologiques c’est encore mieux, néanmoins nous privilégions le local. En somme, vivre avec moins permet de vivre mieux, autant du point de vue économique que spirituel…

Nous ne sommes pas de parfaits décroissants, cherchant à être « encore plus cathares que les Cathares », mais nous tendons vers cet idéal. Être décroissant, c’est avant tout douter et se remettre en question. Qui sait ce que l’avenir nous réserve. Nous ne sommes qu’au début d’un long parcours.

Pour finir, je milite, on peut le constater à la lecture de cette page Facebook (et oui, encore un paradoxe, et pas le dernier !), de notre blog des objecteurs de croissance. Je diffuse les idées autour de moi du mieux que je le peux. Professeur d’histoire-géographie dans un lycée français, je tente à  chaque fois qu’il est possible d’aborder le sujet avec mes élèves, notamment avec les secondes. Leur programme de géographie étant axé sur le développement durable, je me fais une joie d’attaquer ce « Greenwashing », par-ci par-là, l’air de rien, en prenant soin tout de même de rester neutre, du moins en apparence. Pas facile ! Mes élèves encore jeunes et influençables auront bien le temps de se forger une opinion par la suite.

J’aimerais pouvoir faire davantage, participer à des actions plus ciblées (je travaille d’ailleurs sur un projet photo des quartiers insalubres de Guadalajara. Cela sera posté prochainement  sur la page).

Ces quelques lignes n’ont pour seul objectif  que celui de vous transmettre une série d’idées, de perceptions, de sentiments, de déceptions de coups de gueule, mais aussi de coups de coeur. Si cela peut servir ou inspirer quelqu’un, ce texte aura alors pris tout son sens.

Être décroissant n’est pas seulement un engagement idéologique ou politique, c’ est une philosophie, un art de vivre.

Laurent

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Les Papillons monarques du Mexique

Les Papillons monarques du Mexique

La nature est incroyable ! Voici quelques photos d’une journée passée avec ma famille dans la forêt de Tlapujahua dans le Michoacan au Mexique. Les papillons monarques entreprennent un très long voyage (plus de 4000 km) depuis le Canada, au mois de novembre, vers le Mexique. Ils y restent jusqu’ à la fin du mois de mars pour se reproduire, puis ils repartent dans le sens inverse. Ils sont des millions à virevolter entre les arbres. Un spectacle unique et magnifique que nous avons eu le plaisir d’admirer. Soyez indulgents sur la qualité des photos…Ma compagne et moi n’avons pas prétention à être de grands photographes….

La pub, nouveau visage du capitalisme

Personne ne peut raisonnablement récuser la réalité des agressions publicitaires. Mais oser parler de totalitarisme à propos de la publicité, cela répugne à ceux qui ont en tête quelque souvenir du nazisme ou du stalinisme. N’est-ce pas employer un trop grand mot à propos de manipulations qui, quoique fréquentes, semblent aisément déjouables ? 

 

En vérité, le phénomène publicitaire ne consiste pas en une simple somme d’annonces disparates : elle est un système. Et ce système, si on l’observe bien, non seulement tend à occuper la totalité du champ des activités humaines au sein de la Cité, mais encore prétend enfermer le tout de la vie des être humains – y compris ses aspects les plus immatériels – dans la seule consommation. À ces deux niveaux, celui de l’invasion quantitative et celui de la pénétration idéologique, la publicité est bien une entreprise totalitaire. Détaillons le programme. 

 

 

-I- L’impérialisme publicitaire Il s’agit de l’aspect le plus visible, du spectacle édifiant de cette Pieuvre publicitaire qui envahit nos belles démocraties. Comme système : 

 

La publicité envahit tout l’Espace : depuis l’invasion des villes et des campagnes par les panneaux jusqu’à la prolifération des spots sur les écrans, avec ce droit ahurissant de couper les oeuvres d’art et autres spectacles pour y insérer ses « messages » sans autre forme de procès (quel chef d’état se permettrait cela ?). Elle nous piège dans tous les lieux, dans tous nos transports, qu’ils soient publics (« transports en commun ») ou privés (transports amoureux !). En occupant l’ensemble de l’espace médiatique, devenu le « forum » de la cité moderne, elle asservit le champ proprement politique (« marketing » dit politique). Et cet envahissement ne se réduit pas à la dimension nationale (cette vieille lune), il se déploie au niveau de la Cité planétaire, aussi bien dans les pays les plus démunis (tyrannie des Marques mondialisées jusque dans les bidonvilles du tiers monde) que dans les réseaux les plus « sophistiqués » de la modernité (parasitage d’internet, systèmes de surveillance à l’échelon-monde, etc.). 

 

La publicité envahit tout le Temps : elle s’immisce dans la temporalité de la cité, de façon à rythmer toute la vie collective sur le mode de la consommation. Anniversaires, fêtes et saisons, évènements réels ou factices lui obéissent désormais (« faire la fête « signifie » faites la foire »). Elle se saisit pareillement de tous les âges de l’existence individuelle, du prénatal au post mortem : l’enfant (bébé MacDo), l’adolescent (couvert de marques), l’Homme avec ses moteurs, la Femme avec ses produits (de beauté), la Ménagère et le Vieillard (« Mourez, nous ferons le reste »). La publicité récupère, célèbre et masque, en l’orchestrant, la grande fuite du temps, des pompes nuptiales aux pompes funèbres, sur fond de danse macabre (je pense ici à la fameuse valse de Chostakovitch, devenueŠ désespérante dans sa récupération publicitaire). 

 

La publicité envahit la totalité de l’animal humain, elle en assiège tous les accès, qu’ils soient individuels ou collectifs : recherches mentales et comportementales, corps et âme, psychologie des profondeurs, analyses sociologiques ou socioculturelles (« styles de vie »), approches « scientifiques » de la mémorisation, de la cérébralité ou de la sensorialité (« marketing sensoriel »), sondages et radiographie de l’animal collectif humain à des fins de conditionnement pavlovien, etc. Il s’agit d’une volonté de saisie intégrale de l’individu dans ce qu’il a d’anonyme, aussi bien que d’une captation totale de la masse consommatrice identifiée à l’archétype individualiste de l’homo consumans. Cette entreprise de réduction de chacun, ainsi réifié et conformé à la masse qui lui ressemble, permettra dans un second temps de le discipliner comme membre du troupeau. Sous des formes plus douces, plus clandestines, et donc plus insidieuses, ce processus ne présente aucune différence avec les procédés de normalisation qui caractérisaient les totalitarismes du xxe siècle. 

 

Cette entreprise totalitaire, qui s’est installée progressivement depuis une trentaines d’années, de façon quasi irréversible, manifeste dans sa progression même son caractère impérialiste. La « pieuvre publicitaire » a effectivement installé son réseau tentaculaire dans tous les secteurs, en se parant mensongèrement du terme de « communication », et en gangrenant de son esprit mercantile tous les organismes au service desquels elle a prétendu se mettre. Un milliardaire résolu peut s’offrir une démocratie à coups d’achats d’espace, de pouvoir médiatique et de marketing politique. Les institutions humanitaires ont légitimé ces pratiques en donnant dans le « charity business ».. 

 

Mais cet aspect visible, extérieur, institutionnel du totalitarisme publicitaire couvre lui-même une visée plus profonde, intérieure et qualitative, idéologique en un mot, qui est de réduire la totalité de l’être humain à la seule dimension de la consommation. 

 

 

-II- Un homme unidimensionnel pour un ordre nouveau. L’idéologie de la consommation est à la fois réductrice et totalitaire : 

 

– elle réduit toute l’existence de l’homme à la consommation ; 

 

– elle lui fait croire que toutes les dimensions de la vie peuvent se vivre à ce seul niveau. Vaste leurre ! Ce programme est très précisément celui que décrit Marcuse dans son essai prophétique, L’Homme unidimensionnel. Dans mes propres analyses du Bonheur conforme, je n’ai fait que constater ce qu’il annonçait. Le paradoxe, et la grande illusion, c’est que le système publicitaire « intègre », sous forme de signes associés aux produits, les valeurs éthiques et politiques qui lui sont précisément contraires : liberté, amour, intelligence, spiritualité, grandeur, héroïsme, santé morale, nature idyllique, égalité/fraternité, beauté, vérité, citoyenneté, engagement politique, et même révolutionnaire, etc. Mais tout celaŠ à condition d’acheter : hors de la consommation, point de salut. Ainsi, loin de promouvoir réellement ces valeurs, la publicité les galvaude. Toute valorisation des produits est ipso facto dévalorisation des valeurs. Seuls s’y trompent les naïfs (?) qui croient ou font croire à la « moralité » du système, en déclarant que celui-ci offre aux gens une « consommation des biens immatériels » dont ils ont aussi besoin. Disent-ils.

 

Cette rhétorique rend inattaquable le nouvel ordre économique qui préside à la « société de consommation ». La publicité la présente comme dépositaire de la totalité de la vie (« La vie. La vraie »), et c’est bien en cela qu’elle est, dans son essence, totalitaire : on trouve « tout » en elle, y compris son contraire apparent, puisqu’elle désamorce les tentatives de rébellion en récupérant les valeurs qui les suscitent. Impossible d’échapper à l’ordre extérieur qui règne dans la cité dès lors que celui-ci établit aussi dans les têtes sa clôture absolue. C’est l’éternelle leçon du totalitarisme, qu’il soit nazi, stalinien ou capitaliste libéral. C’était la leçon du Meilleur des mondes, comme celle de 1984 (« L’orthodoxie, c’est l’inconscience »). À ce sujet, quatre remarques s’imposent : 

 

– Première remarque : la puissance du conditionnement publicitaire est directement liée à l’illusion de liberté absolue qu’il donne aux consommateurs alléchés. C’est le piège du « tout, tout de suite ». Pour tout avoir, il faut se précipiter immédiatement, faute de quoi l’on manque la totalité espérée. Puis, au fil des achats, on devient « accro » de ce mirage. Ainsi, on s’habitue à se soumettre dans la mesure même où l’on rêve d’omnipotence. Et ce qui en résulte, à la longue, c’est le réflexe de soumission. Aussi le « fascisme de marché » se contente-t-il d’instiller journellement cette soumission à la consommation (cette consoumission !) à travers les évidences-réflexes d’un discours anonyme qui nous susurre : « Il me faut cet objet » ; « Untel n’a même pas tel produit chez lui ! » ; « Je puis m’offrir cela, donc j’en ai besoin ; j’en ai d’ailleurs besoin pour me prouver que je puis me l’offrir » ; « Je dois absolument aller voir ce spectacle dont on parleŠ quoi, tu ne l’as pas encore vu ? », etc. 

 

– Deuxième remarque : la « normalisation » s’effectue par le biais de ce qui est normal. Les « il faut » trop sonores, les péremptoires injonctions de jadis, font place aux « il est bien normal de », « chacun, de nos jours, fait ainsi », « tout le monde agit, rêve, désire, aime comme cela ». La publicité nous décrit tels-que-nous-sommes-si-nous-sommes-« normaux » (c’est le sens même du slogan « Deviens ce que tu es » : on ne fait que te révéler le mode d’être qui est ta nature). Ce mode indicatif est plus contraignant que le mode impératif dans la mesure où l’on ne peut pas se distancier de ses ordres. Qui plus est, cette normalité est commune à tous : la collectivité semble s’y être déjà pliée. Les modèles de consommation deviennent alors d’autant plus coercitifs qu’ils sont supposés massivement répandus. Les conduites normatives étalées dans les publicités sont relayées par les journaux et les films, par les émissions télévisées où les vedettes viennent afficher leurs modes de vie privés et publics, par la rhétorique dominante qui dit sans cesse à chacun qu’être de son époque est la seule façon de vivre authentiquement. Si bien que le citoyen est sommé en permanence de mimer pour exister, de mimer ce qu’on lui a déclaré être sa vraie nature, son identité standard, s’il est vraiment normal. Il doit d’ailleurs mimer aussi les marchands et les publicitaires, puisqu’on lui apprend partout que tout se vend/tout s’achète, qu’il doit se vendre lui-même, qu’il doit donc se vivre lui-même comme produit. Chacun doit à la fois se consommer et s’offrir à la consommation des autres, en exhibant les signes (publicitaires) de la normalité dont il est porteur.. Vaste programme ! 

 

– Troisième remarque : ce mime généralisé, cette normalisation consensuelle se fondent principalement sur la peur de paraître anormal. Pour bien « normaliser », la publicité cultive chez ses victimes à la fois l’illusion de la différence et la peur de la singularité (baptisée archaïsme). Dans la peine comme dans le bonheur, mais surtout dans le bonheur. Dans le moindre de ses modes de vie, le citoyen se sent exister sous le regard d’une collectivité déjà normalisée, parfaitement convaincue, voire menaçante. Il n’y a pas besoin de « Big Brother » officiel, puisque tous les consommateurs sont appelés à se faire les « bigs brothers » les uns des autres, s’inspectant mutuellement pour voir s’ils sont bien dans la norme. En particulier dans les pratiques festives (on a parlé à ce sujet de disneylandisation du monde). Dans cette surveillance mutuelle généralisée, chaque terrorisé ne manque pas d’être terrorisant, à l’instar des « citoyens » de 1984. La réaction des gens normaux, lorsqu’on met en cause les rites d’achat à l’époque des « fêtes » et la débauche de dépenses qui s’ensuit, est éloquente à ce sujet. Le refus de la surconsommation est aussitôt taxé de jansénisme. Les publicitaires encouragent cette attitude qui consiste, au lieu de débattre, à discréditer les opposants, les non conformes, en dressant d’eux une image caricaturale (le « publiphobe » puritain, mal dans sa peau et dans son temps). Comme le dit Paul Ariès, l’ordre publicitaire psychiatrise les dissidents, comme tout système totalitaire. 

 

– Quatrième remarque : dans la logique de ce qui précède, le triomphe du système publicitaire est donc de transformer ses victimes en bourreaux. Comme tout système totalitaire, là encore. Les plus aliénés à l’idéologie de la consommation sont aussi les plus acharnés à la défendre pour préserver leur illusion de liberté. À la défendre en attaquant. Au niveau collectif, le désir de s’installer dans le confort majoritaire se mue vite en intolérance majoritaire à l’égard des empêcheurs de tourner en rond. Mais il y a davantage. La consommation ne propose pas seulement la jouissance soumise dans l’illusion de la liberté : elle flatte aussi sans cesse le désir de pouvoir et de supériorité sociale (par l’appropriation), parfois de façon brutale. Méditons ce discours inavoué : « Je consomme, donc je suis. Je consomme davantage que les autres, donc je suis plus qu’eux. Tu ne possèdes pas, donc tu n’existes pas. Moi, je possède et je consomme, donc j’existe plus que toi. Il faut que tu consommes comme moi, mais moins que moi, pour que je me sente fort d’un bonheur supérieur au tien. Vive les démunis, dont le spectacle me prouve bien que je suis un nanti. Je me sens d’autant plus exister dans l’acte de consommer que j’écrase par mes moyens d’existence ceux qui n’ont pas les mêmes moyens que moi. » Lorsqu’un grand nombre d’individus esclaves du système finissent par être pénétrés de ce discours, ils forment une majorité terrorisante. Un regroupement de dominés au service de l’idéologie dominante. On voit dès lors que le système publicitaire qui travaille à cet objectif n’est pas seulement violent : il rend violents ceux qu’il a séduits. Chaque victime se transforme en bourreau chaque fois qu’elle a besoin de compenser la perte de sa liberté par l’exercice de ce pseudo-pouvoir. L’aboutissement de cette normalisation, c’est de rendre totalitaires à leur tour les agrégats d’individus qu’elle a subjugués : du haut de leurs marques, ils se glorifient de leur servitude en la prenant pour une supériorité. Et gare à ceux qui s’aviseraient de leur révéler la tragi-comédie qu’ils se jouent à eux-mêmes. 

 

Tel est l’ordre qu’instaure, depuis le for intérieur du citoyen jusqu’au coeur de la Cité, le système publicitaire au service de la dictature des financiers.. 

 

Man

Il y a 3,5 milliards d’années apparaît la vie sur terre. Il y a 4 millions d’années, un singe se dresse sur ses pattes, c’est l’Australopithèque. Il y a près de 200000 ans, l’Homo Sapiens fait sa grande entrée parmi les vivants. Le Néolithique débute vers 9000 avant JC. L’homme se sédentarise, apprend à cultiver. Il ne tardera pas à inventer l’écriture, les premières grandes civilisations pourront ainsi se développer. L’homme se montre désormais capable du meilleur, mais aussi du pire….

Pensées d’un terrien en quête d’existence.

Nostalgique, envie de respirer à pleins poumons. Odeurs, saveurs, couleurs. Je revisite les sensations de mon enfance. Ne pas les oublier ! Je m’accroche à elles désespérément.

Avez-vous déjà ressenti cela ? Que le monde vous dévore ? Faire fi malgré vous des choses essentielles au profit de l’artificiel…

Je puise au fond de moi, en quête de repères. Le grand-père qui m’emmenait à la pêche, les dimanches d’automne avec mes parents en forêt à cueillir des champignons, ramasser des châtaignes, la douceur des rivières de ma jeunesse. Les petits poissons de la Dordogne me chatouillant  les orteils, les bons plats de ma grand-mère, les vacances à la ferme surveillant le troupeau de vaches. Les roulades dans la neige, l’odeur de la cheminée, le ciel, la nuit, le vent, les étoiles. La vie bucolique en somme. L’esprit encore vierge des laideurs de ce monde, la nature était un spectacle, je la sentais vibrer en moi, elle me parlait, je faisais partie d’elle, elle faisait partie de moi. Liberté, immensité, joie…Oui ! De vrais et purs moments de bonheur.

 

Puis progressivement, d’abord tapi dans l’ombre, pour finalement dégouliner de toute part, le monde mondialisé, la méga machine infernale nous consume. L’adolescence pointe le bout de son nez, avec son lot de bonnes et mauvaises choses, où l’on prend conscience que la vie n’est pas si rose, que la méchanceté, la perversité et autres formes de déviances font partie intégrante de cette humanité. L’homme est-il naturellement bon ou mauvais ? Cette interrogation m’a souvent provoqué des nuits blanches. Je ne suis d’ailleurs toujours pas en mesure de formuler une vraie réponse.

L’adolescence suit son cours. On est alors tiraillé entre cette envie de grandir, s’abimer un peu, et les souvenirs rassurants de l’enfance. On expérimente les premiers chagrins d’amour, les paradis artificiels.  On consomme sans trop réfléchir, voulant devenir quelqu’un, exister…On jette son dévolu sur des futilités tandis que la mémoire s’estompe inexorablement.

 

Je me rappelle ma jeune vie d’adulte, mes premiers voyages, cette nuit passée à la belle étoile  dans le Sahara. La nostalgie s’installait déjà. L’amorce d’une prise de conscience ? J’ai alors commencé à éprouver un réel intérêt pour les déboires du monde. La vie universitaire me stimulant dans cette démarche. Ce n’est pas une giffle mais un véritable coup de poing que je me suis pris en pleine figure. Une terre malade, une civilisation malade, un cancer rongeant inlassablement tout ce qui rend belle et peut donner du sens à l’existence. Un doux spleen s’est finalement emparé de moi, ne me laissant dorénavant jamais en paix. Dès lors, je n’ai eu de cesse de me réfugier dans ces sensations, sentiments propres à l’enfance, tentant  chaque jour de ne pas oublier, que le ciel, l’eau et la terre constituent la base, l’essence.

Je n’adhère à aucune religion, mais ne suis pas dénué de spiritualité pour autant. La terre est mon combat. Je crois en elle…

 

Aujourd’hui, j’ai 32 ans, je vis au Mexique, je travaille, et alimente malgré moi l’infernale méga machine. J’aimerais pouvoir m’en extraire complètement mais ne suis peut-être pas encore assez fort pour parvenir à prendre une telle décision. Et finalement, si l’on souhaite apporter son grain de sable pour changer une logique perverse, ne faut-il plutôt pas rester dans cette réalité pour mieux la comprendre et l’apprivoiser ?

 

Cet été, j’ai passé quelques jours en famille au bord de l’Aveyron. J’avais mentalisé des semaines auparavant afin de réapprendre à connecter avec ces petits riens pourtant essentiels, indispensables au bonheur, à la plénitude du corps et de l’esprit. Tous les ingrédients furent réunis, cela a fonctionné à merveille. Méditations, lectures, écoute des autres, je me suis assis dans l’herbe tendre, j’ai fermé les yeux et ouvert mes oreilles. Le son que peut produire la nature n’a pas d’égal, il est d’une beauté rare pour ceux qui savent l’apprécier à sa juste valeur.

 

Mon engagement est profond et sincère, la décroissance est mon credo. Rien désormais ne pourra tarir mes convictions. Les spectres du développement durable pourront s’acharner, dénoncer l’utopie de cette idéologie, ils ne parviendront pas à me convaincre, car leur « développement », aussi durable soit-il, je n’en veux pas, la vérité est ailleurs….

 

Je  tends chaque fois davantage vers la décroissance pour une raison évidente : Défendre la vie sous toutes ses formes et manifestations, mais aussi plus égoïstement, car celle-ci me fait du bien à l’âme. Elle me laisse envisager une issue, elle fait jaillir en moi des sentiments de philanthropie, des envies de partage…Envie de faire le bien.

 

Laurent.